Qu’est-ce que le moi ?

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté, l'aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu'il ne l'aimera plus.

Et si on m'aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m'aime-t-on? moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'âme ? et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l'âme d'une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n'aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Qu'on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n'aime personne que pour des qualités empruntées.

Blaise Pascal - Pensées (688 - Édition Lafuma, 323 - Édition Brunschvicg)


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La première fois que j’ai lu ce texte, ce qui m’a frappé, ce ne fut pas la difficulté de découvrir le moi, mais plutôt les conclusions sur l’impossibilité d’aimer quelqu’un. Qu’est-ce que le moi ?

Passant dans la rue un homme me voit… mais ce n’est pas moi qu’il cherchait…

Je ne suis pas attendu, c’est par hasard que j’ai rencontré des hommes sur ma route, je n’aurai pas été là, ils auraient vécu, et certainement dans un bonheur semblable à celui que ma compagnie leur a donné.

Mais Untel à qui je plais, est-ce vraiment moi qu’il aime ? Non, un jour bientôt mon corp changera et si je plais encore ce sera par souvenir, ou par concupiscence.

Mais il est bien des choses qui sont moi plus que d’autres, j’ai un caractère, une manière de penser, j’ai ce qu’on appelle des qualités et des défauts ainsi que des compétences. Mais voila, comme mon visage, mon caractère change, et il se peut qu’il change profondement, tellement profondement que celui qui m’a aimé ne m’aimera peut-être plus un jour.

Ressortons un instant du texte, je vois qu’on ne m’attend pas, qu’on m’aime pour des choses qui peuvent changer, mais qu’est-ce que cela m’apprend sur le moi ? Je sèche… continuons, peut-être la réponse viendra d’elle-même.

Où est donc ce moi ? je change, mais pourtant je reste toujours moi-même, enfin il me semble. Je dois être comme cette pâte à modeler, à laquelle on peut donner multiples formes, si bien qu’on ne sait plus si elle est boule, cube, bonhomme ou empreinte de doigts. On aime la pâte à modeler parce qu’elle change, mais quand ayant séchée elle est devenue dure, l’enfant la jette sans vergogne, parce que cette pâte ne peut plus être modelé.

On n’aime pas quelqu’un parce que c’est lui, mais parce qu’il est comme ceci, ou comme cela. On ne sait peut-être pas toujours pourquoi on aime les gens, mais on sent que c’est pour quelque chose.

Alors voila, je peut changer et devenir quelqu’un d’autre au point qu’on ne m’aime plus.

Mais pourquoi on ne m’aimerait pas pour moi, sans tenir compte de mes qualités, d’un amour comme celui du Dieu de Jésus ?

« Hé bien, Jean, attend, et les hommes qui sont si bons t’aimerons sans tenir compte ni de tes défauts, ni de tes qualités, seulement pour «toi»… »

Non, vraiment, il n’y a rien à attendre de ce côté. Ce ne sera jamais que pour la façon dont je suis qu’on m’aimera. Plus encore, je serai injuste demander qu’on m’aime pour moi. Est-ce que moi j’aime les autres toujours, indépendamment de leurs actes et de leurs paroles, suis-je assez fort pour désirer tous les corps, sans tenir compte ni de leur beauté, ni de leur laideur ?

On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.  Et il suffirait que surgisse quelqu’un de semblable à moi, et qui n’aurai pas mes défauts, pour qu’on m’abandonne, et avec raison.

Voila pourquoi, dit Pascal, on a bien raison de se fier aux apparences pour aimer : sur quoi d’autre jugerions nous les gens ? Il nous faut des titres et des accoutrements.

Voila… nous avons vu combien l’amour humain est superficialité, et combien alors la superficialité a de valeur.

Alors je ne sais plus où est ce moi si profond, ce moi qui n’est que moi et qui me rend irremplaçable, ce moi pour lequel j’avais cru qu’on m’aimerai un jour,  hé bien ce moi, au bout du compte, je m’en fou. Il est trop loin, et d’ailleurs, à cela me servirait-il de le connaître, je veux dire de me connaître ? Puisque moi profond et indépendamment de mes manières d’êtres n’est pas ce que les autres, les autres pour qui j’existe,  connaîtrons de moi !

 Mais n’existerais-je pas aussi pour moi, sans avoir à satisfaire les autres ? Mais alors c’est d’un regard extérieur que je me considère, en me mettant à la place des autres, me prenant pour objet. Ce sont encore mes qualités que je juge, et pas mon moi profond.  

Et si l’on me dit : tu es de la pensée, tu es « ce qui veut, ce qui affirme, ce qui sent, ce qui doute » je n’en saurais pas beaucoup plus sur moi. J’en saurais plus sur l’homme, sur l’âme, mais cela ne me dit pas ce que moi, vraiment moi, pas les autres, moi l’unique je suis. Hé bien je ne sais presque rien de plus sur moi-même. Voila pourquoi l’amour est le seul étalons du moi (enfin, ça reste à montrer), et c’est encore un mauvais étalons.

Pourquoi l’amour ? L’amour rend aveugle ! que pourrait-il m’apprendre sur moi ? Et pourtant, bien que je ne sache pas dire pourquoi, il me semble que l’amour (des autres comme l’amour propre) et le seul moyens de m’atteindre, de me toucher, et si ce n’est pas « au fond », ça n’en n’est pas très loin je crois.