L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d’être plus esclave qu’eux. [--- Comment ce changement s’est-il fait ? Je l’ignore. Qu’est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question.

 

Si je ne considérais que la force, et l’effet qui en dérive, je dirais : tant qu’un peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien ; sitôt qu’il peut secouer le joug et qu’il le secoue, il fait encore mieux ; car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l’on ne l’était point à la lui ôter. Mais l’ordre social est un droit sacré, qui sert de base à tous les autres. Cependant ce droit ne vient point de la nature ; il est donc fondé sur des conventions. Avant d’en venir là, je dois établir ce que je viens d’avancer. ---]

 

 Rousseau – Le Contrat Social, Livre 1 Chapitre premier.


Il y a dans cette phrase une étrange symétrie, d’où naît une apparence de paradoxe : à la liberté, que l’homme possède dès sa naissance, s’oppose la contrainte, dans lequel il vit toujours.

 

Chacun sent bien au plus profond de lui qu’il peut dire : « non », qu’il peut résister. Cette capacité à refuse donne toute sa valeur à notre oui. Au fond, nous sommes libre, mais pourtant dans la vie de tous-les-jours avons des fers de prisonnier.

 

Un mot sur cette expression assez forte : « dans les fers ». Il n’y a pas de société sans règle. Personne ne vit sans respecter quelques lois, même si elles sont peu nombreuses et non dites. La plus petite concession que nous faisons aux autres (parce que nous craignons leur colère ou plus simplement parce que nous voulons nous en faire des amis) est comme une chaîne de fer qui nous attache.

 

Comment se fait-il que nous soyons à la fois né libre, et enfermé ?

 

Mais le chef, celui qui décide des lois et qui les impose aux autres, celui-là à l’air de ne pas être enchaîné ! Pourtant lui aussi il l’est : comment un homme seul pourrait-il diriger les autres ? Il lui faut des alliés, il lui faut des soutients. Ainsi la ponctualité (qui est la moindre des contraintes que l’on s’impose à soi même par respect pour les autres) est elle le privilège des rois. Un homme simple, qui veut seulement vivre de bon moment sans chercher à dominer le monde, est beaucoup plus libre que n’importe quel maître ! Le maître est toujours en danger de devenir un esclave, à la moindre erreur, ceux qui sont sous ses ordres peuvent le faire tomber de son piédestal. Il a besoin d’autant plus de force pour rester maître que son pouvoir est grand et enviable. D’où on voit bien que la liberté que « possède » le maître, il la paye cher, par beaucoup de contraintes et d’efforts.

 

 Mais alors cette phrase de rousseau nous apparaît de plus en plus paradoxale : nous sommes tous nés libres, capable de choisir selon notre volonté et pourtant nous vivons tous en nous forçant à respecter des lois. Nous avons une soif éternelle de bonheur et de création, et pourtant nous acceptons quotidiennement de faire des choses désagréables et ennuyeuses. Les plus puissantes dictatures ont été vaincu, et pourtant nous acceptons de nous laisser dicter une grande part de nos actions. A chaque instant nous pouvons décider de faire ceci et de ne pas faire cela, et pourtant nous nous laissons souvent de nous laisser imposer notre vie par les autres. C’est comme si cette liberté que nous avons eut à notre naissance, et qu’au fond de nous-même nous garderons toujours, nous ne l’utilisions pas.

 

Cette liberté nous sentons bien qu’elle est trop grande, qu’elle nous fait imaginer des désirs immenses, des désirs de monde merveilleux alors que ces choses sont impossibles à réaliser ! Cette liberté ne serait pas un peu décevante ? Naître libre et vivre en prison !

 

Plus encore, plus nous voulons réaliser de grande choses, plus nous somme obligé de nous contraindre, de nous imposer des règles. Et pour réaliser de grandes choses nous avons besoin d’aide, de beaucoup d’aide parfois, alors nous acceptons de d’aider les autres à réaliser leurs propres désirs, même si nous ne sommes pas complètement d’accord avec ces désirs.

 

Cette phrase de rousseau est un peu le point de départ de sa réflexion dans le contrat social, publié en 1762. Il s’agiras en quelque sorte de montrer qu’il est possible pour l’homme de rester libre tout en s’imposant des règle plus encore, que la liberté n’est possible que si on s’impose des règles.

 

 

 

 L’article premier de la déclaration droits de l’homme et du citoyen, proclamé en 1789, est : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.». Cette loi est incroyablement audacieuse, et les moyens de la mettre en œuvre sont, je pense, précisément ceux que rousseau a voulu expliquer.