Adieu, ma chère et digne amie; j’éprouve en ce moment que notre raison, déjà si insuffisante pour prévenir nos malheurs, l’est encore davantage pour nous en consoler.

Choderlos de Laclos
Les Liaisons Dangereuses - LETTRE CLXXV


Cette phrase est la dernière des liaisons dangereuses, elle vient conclure le triste constat qu’adresse une mère éplorée, Madame de Volange, à son amie. Durant tout le roman, le mal dévore les uns après les autres tous les personnages. Incarné par le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil, la méchanceté gratuite triomphe par son intelligence. Les méchants eux-mêmes dont l’union se brise sont victimes de leur cruauté et finissent par s’attaquer l’un à l’autre.
Il faut peut-être ne pas trop prendre ces mots pour vrai, car il viennent conclurent un constat d’impuissance qui est lui-même le résumé d’une fiction. Il ne faut pas l’oublier. Il faut donc remettre un peu d’ordre pour ne pas caricaturer cette sagesse déjà pessimiste. Dans le roman les bons ont souvent vu leur meilleur volonté se retourner contre eux. Leur bonne volonté est devenue l’instrument du mal, mais ce n’est pas de leur faute. C’est que pour les besoins de la fiction les méchants sont vraiment très intelligent et il savent tirer partie même de la défense des bons. Bref dès le départ la partie, si elle n’était pas perdue d’avance, était difficile à gagner.
Mais nous savons tous que quelques soient les précautions qu’on prend, on ne parviendra pas à éradiquer tous les dangers. Le mal est un ennemi dont on ne triomphe jamais totalement. Mais de là à dire que notre raison est SI insuffisante, c’est un peu exagérer, et il faut tenir compte de la tristesse du personnage qui caricature la vérité. La raison est insuffisante pour prévenir tous nos malheurs, c’est vrai. Mais parfois, pour certaines choses, elle parvient à nous aider à éviter le pire. Ce ne fut pas le cas pour cette mère, mais bien heureusement ça marche souvent pour nous. Notre raison est suffisante pour prévenir beaucoup de malheurs. Pas tous, pas les plus grave, mais beaucoup quand même.
En fait l’affirmation la plus forte de ce mots, et que nous voulons commenter, c’est que la raison est davantage insuffisante pour nous consoler de nos malheur, que pour les prévenir. Cela ne va pas de soit. On pourrais dire : « Puisque nos malheur ne pouvait pas être évité par la raison, alors nous n’en somme pas responsable. » C’est un maxime consolante, me semble-t-il. Mais il ne s’agit pas tout à fait de ça.
La raison dont parle ici Madame de Volange, c’est la faculté de juger. Madame de Volange a rapproché sa fille de la Marquise de Merteuil, c’était une erreur. Pourtant, Madame de Volange a agit en jugeant le mieux du monde : personne (sauf Valmont) ne savait que la marquise de Merteuil était méchante, tout le monde croyait et disait que la Marquise était la plus sage, honnête et aimable personne. Madame de Volange agissait donc raisonnablement en conseillant à sa fille de devenir une amie de la Marquise : son choix était justifié par toutes les informations auxquels elle avait accès. Ces informations étaient fausses, c’est ainsi, mais ordinairement les hommes en habit de moine sont des moines. On ne va pas continuellement mettre en doute ce que disent les gens. Comment aller regarder dans la tête du moine s’il est sincère? La Marquise de Merteuil n’était pas sincère, elle était bonne actrice. On peut dire que Madame de Volange a suivi sa raison, mais sa raison n’était pas bonne. Elle a suivit le meilleur guide, mais ce guide ne connaissait pas le chemin.
La raison ne console pas. Elle console même moins qu’elle prévient. Pourquoi? Parce que le mal est fait. On voudrait que la raison montre que les choses ne pouvait pas être autrement, que le mal était inévitable? Quoi de plus déprimant que de penser que le mal est inévitable! On voudrait que la raison montre que le mal était évitable? Quoi de plus déprimant que de faire voir qu’on a échouer, et de nous faire assumer seul les conséquences désastreuse de nos actes! On voudrait que la raison montre que nos maux servirons de leçon aux autres? Depuis la nuit des temps on sait que les hommes peuvent être méchant, et qu’en faisant confiance on prend toujours un risque, depuis la nuit des temps les sages s’élèvent pour clamer qu’il faut fuir les séduisantes apparences, depuis la nuit des temps les sages nous disent que nos désirs inconséquents nous conduisent à de grand malheurs. Le monde va-t-il mieux pour autant? Mais, dirais Madame de Volange, j’ai écouté les sages et j’ai mit ma fille au couvent, je lui ai choisi un bon mari, et pourtant cela n’a pas suffit, car le peu de faiblesse que j’ai eu, mes ennemis on su en profiter.

 

Laclos s’est toujours dit moraliste. Le sous-titre des liaisons est : « lettres recueillies dans une société, et publiées pour l’instruction de quelques autres. » On pourrais mettre en doute la sincérité de l’auteur. Mais le but d’un roman si dépraver est notamment d’appuyer la conclusion que fait Madame de Volange : si les femmes fuyaient les séducteurs, tout ceci ne serai pas arrivé. Mais Laclos n’est pas non plus un homme simple, et une bonne part du roman nous montre que c’est précisément parce que la fille Volange ne connaissait rien à la vie qu’elle était si vulnérable.
Laclos n’est pas Madame de Volange, il ne partage pas tout à fait sa pusillanimité. Le personnage centrale de l’œuvre, c’est Merteuil, c’est elle qui mène presque tous les autres par le bout du nez. Au centre du roman, une lettre d’elle. Un long plaidoyer pour sa cause. Dans cette lettre, elle explique les longues humiliations qu’elle a subit en tant que femme, et comment elle a décidé de se venger en conquérant sa liberté. Laclos refuse les réponses simples. C’est, je pense, la clef de cette dernière maxime : la raison ne console pas ou peu parce qu’elle est toujours insuffisante. La raison est presque toujours au service du cœur, si le cœur est malade, la raison vient trouver les arguments pour confirmer la maladie. Au fond les réponses aux question consolante que je posais tout à l’heure ne sont pas très bonne, ce sont celle d’un cœur malade. La raison ne console pas parce que la raison, dans le roman comme souvent dans la vie, à eu tord. On ne parvient plus à lui faire confiance.

 

La confiance trahit est, chez Laclos, la vrai cause des malheurs. Les hommes sont malheureux parce que le monde n’est pas parfait, d’une part, mais d’autre part parce que certains hommes rajoutent du malheur, et font souffrir les autres.
La raison ne console pas de la trahison, parce que celle-ci atteint notre humanité, notre confiance, notre amour. On peut se dire qu’on a été niais, trop gentil. Mais on ne peut plus se dire que l’homme est vraiment bon, et dès lors un doute plane en permanence sur toute amitié. Toutes les relations vrais, on peut les supposer fausses, mensongères, vicieuses. Les hommes qui ont peur des autres ne sont plus qu’a moitié homme.
Laclos était parait-il un bon père de famille, ardent au travail et pondéré dans ses attitudes. Mais Laclos était réaliste : malgré le temps, la patiente qu’on y a mit, toute vie construite paraît plus solide qu‘elle n‘est vraiment. La sécurité de Cécile Volange était bien trop sûr. Sa mère avait peur, un peu, mais Cécile avançait candidement dans la vie. Elle a fini au couvent, car une fois sa faible résistance vaincu, il ne lui est rien resté.
Notre raison est faible. Mais elle peut, si on l’utilise, nous éviter bien des malheur. Car quand les malheurs seront arrivés, notre raison ne pourra plus faire grand choses. Il est plus facile de prévenir, que de guérir.

 

Un bon moyen de prévenir est de lire Laclos, qui sait beaucoup de choses.